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Territoires Zéro Chômeur Longue Durée : « personne n’est inemployable »

24.01.2018 Rencontres FSE

Ancien chef d'entreprise dans la métallurgie, entrepreneur social à l'origine de la création de plusieurs ESAT et Entreprises Adaptées, Patrick Valentin milite depuis bientôt 40 ans pour le droit à l'emploi. C'est le "père" du projet « Territoires Zéro Chômeur Longue Durée ». Initié par ATD Quart Monde, ce projet a pour ambition de proposer à tout chômeur de longue durée qui le souhaite, un emploi à durée indéterminée, adapté à ses compétences, sans surcoût pour la collectivité. Une loi d’expérimentation a été votée à l’unanimité par le Parlement à l’hiver 2016. Le projet est expérimenté sur dix territoires. Le FSE finance certains projets, telle l'expérience pionnière de Pipriac, en Bretagne.

 

Situez-nous l’origine de la démarche Territoires Zéro Chômeur Longue Durée. Comment en êtes-vous arrivé à cette réhabilitation du "droit au travail" ?

 

Après un début de carrière en 1971 au Groupe des Industries Métallurgiques de la région parisienne, j’ai commencé à m’intéresser à la question du chômage. A cette époque, j’ai découvert l’Aide par le travail, un mouvement des familles de personnes ayant un handicap intellectuel, qui considérait le travail comme un moyen de développement personnel, un outil grâce auquel une personne exclue peut vivre en société. Ce mouvement a eu l’idée de partir des souhaits des personnes en matière d’emploi. Une conception à l'opposé de celle de l’économie classique qui utilise l’emploi comme une variable d’ajustement. Dans cette mouvance, j'ai créé plusieurs Etablissements et Service d'Aide par le Travail (ESAT) et Entreprises Adaptées, (anciens ateliers protégés).

 

Quels sont les principes sous-jacents à cette démarche de lutte contre la grande exclusion ?

 

Au cœur de ce projet porté par ATD Quart Monde, il y a un principe essentiel, le travail est un droit - chacun a le droit d’obtenir un emploi - ; et un constat indiscutable, personne n’est inemployable. Toute personne est employable si le travail proposé et les conditions de ce travail sont adaptés et acceptables. Cela signifie qu’il faut proposer des contrats à durée indéterminée afin de garantir la sécurité de l'emploi et ne pas entretenir la précarité. Dans le même ordre d’idées, les emplois proposés doivent être des emplois formation. Les chômeurs de longue durée, souvent devenus imperméables à toute formation, redeviennent accessibles à la formation, lorsqu’ils sont en situation d’emploi et de sécurité. Dans l’emploi, les personnes retrouvent de l’assurance et peuvent alors se former.

 

Une autre innovation de Territoires Zéro chômeur, c’est de partir des souhaits des personnes en matière d'emploi, et non pas des emplois disponibles ?

 

Les personnes ne peuvent être efficaces que si elles se sentent à la bonne place, si elles occupent un emploi qui leur convient. C’est possible. Dans notre société, il y a énormément de travail utile qui n’est pas assumé et qui reste à faire. Ce travail utile se trouve dans ce que l’on peut appeler une économie interstitielle. Il s’agit par exemple de services à la personne, des travaux écologiques, du « prendre soin de la société » …

 

 

Parlez-nous du financement…

 

La mise à l’écart d’une personne, la privation d’emploi d’un citoyen coûte très cher à la collectivité, quasiment aussi cher que le coût d’un emploi : de l’ordre de 18 à 20 000 euros, comme l’attestent diverses études. Via un fonds dédié, on peut réorienter « ces dépenses passives liées à la privation d’emploi » mais il faut une formule d’activation qui ne devienne pas un puits sans fond, un tonneau des Danaïdes. On y parvient en opérant à l’échelle du territoire.

 

En quoi l’échelle territoriale de l’expérimentation importe-t-elle ?

 

Sur un territoire assez petit, on peut responsabiliser l’ensemble des acteurs sociaux, faire qu’ils se rencontrent, se connaissent, et suscitent de nouvelles activités de telle sorte que la catégorie d’emplois créés ne vient pas concurrencer des emplois existants. Veiller à ce qu’il s’agisse de véritables emplois supplémentaires, complémentaires des emplois existants. Il est essentiel que cette expérimentation se déploie sur des petits territoires contrôlables, d’environ 5 000 à 10 000 habitants, au moins dans un premier temps. Ensuite, une fois qu’on aura réussi quelque chose de viable, on pourra envisager de passer à plus grande échelle.

 

La cheville ouvrière de chaque Territoires Zéro Chômeur est le Comité local…

 

Toutes les personnes ayant une responsabilité locale (associations, élus, entrepreneurs, chômeurs, fonctionnaires…) doivent se mettre autour d’une table, sous l’autorité d’un élu local. C’est la condition d’une dynamique de territoire. Le Comité local joue un rôle crucial en particulier pour le recrutement des personnes et l’évaluation des activités à initier. Ensemble, ces acteurs passent au crible les activités que l’on peut initier, identifient le travail en jachère, alertent sur le risque de concurrence déloyale.

 

Chaque projet donne lieu à la création d'une Entreprise à but d'emploi (EBE) ?

 

L'EBE (SA, SCOP, association...) relève de l'économie sociale et solidaire. Elle est à but non lucratif. L'entreprise signe une convention avec le Fonds de l’expérimentation et le Comité local. Elle s'engage à recruter tous les demandeurs d’emploi qui lui sont présentés par le Comité local. En contrepartie, le Fonds verse à l'entreprise une part importante de la rémunération des personnes (101% du smic brut).

 

Quels sont les emplois concernés ?

 

Ils sont très divers : métiers de l'entretien, médiation, épicerie solidaire, ressourcerie, service de transport qui fait défaut… Ce sont des travaux très utiles mais peu solvables donc jamais réalisés! Ce secteur purement complémentaire fonctionne de façon contracyclique et il est appelé à régresser en période d’expansion.

 

Quel accueil les collectivités locales réservent-elles à Territoires Zéro Chômeur ?

 

Nous avons signé des conventions avec des Départements. Nous sommes en discussion avec les Régions. Petit à petit, les uns et les autres réalisent qu’il est plus intéressant de financer des salaires plutôt que la précarité de l’emploi. En lançant ces nouveaux emplois, nous réduisons le travail dissimulé et nous créons de la valeur, avec un effet d’entraînement sur le développement économique.

 

Où en-est-on du déploiement de ce projet ?

 

L’expérience est testée sur dix territoires. En réalité, j’aurais préféré commencer par un nombre plus petit de territoires, bien approfondir le dispositif et bénéficier d’un temps de préparation plus long. Une telle expérimentation aurait permis d’acquérir une culture, de réunir davantage de fonds propres, d’aller jusqu’au bout. Dans l’idéal, il aurait fallu que ces territoires parviennent à satisfaire l’exhaustivité des besoins locaux d’emplois. Nous aurions ainsi ancré dans les faits ce droit d’acquérir un emploi, assis sur la technique de non concurrence d’activités existantes.

 

Quelles perspectives avez-vous un an environ après le démarrage concret de Territoires Zéro Chômeur ?

 

Le risque existe que nous manquions de fonds au cours de cette phase expérimentale. Il faut disposer des moyens nécessaires pour pousser jusqu’au bout chaque projet territorial. C’est d’une importance capitale. Tous les témoignages des personnes que nous rencontrons vont dans le même sens : l’emploi reste la demande première de la vie en société, une source de la dignité humaine.

 

"Territoires zéro chômeur de longue durée" : découvrez l’expérimentation de Pipriac soutenue par le FSE

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